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Néméhotâtse

 

Chapitre 1

 

 

Le paysage prenait formes et couleurs sous les aquarelles d’Emma. Elle avait installé son chevalet à l’orée d’un bois, afin de se protéger des premiers rayons du soleil de ce mois de mars 1864, et mélangeait avec dextérité les verts de l’herbe, les bleus du ciel et les ocres de la terre.


Oki, son mustang gris, les rênes enroulées autour d’une branche, broutait tranquillement un peu plus loin. Elle savourait cette tranquillité, loin de l’agitation du fort dans cette période troublée où les Blancs et les Indiens se disputaient les terres d’Amérique.
Emma avait presque terminé sa peinture, lorsqu’elle entendit Oki s’agiter. Elle l'observa un moment avant de bouger. Il tirait nerveusement sur ses rênes, espérant sans doute les défaire pour prendre la fuite. Emma pensa aux Indiens, mais se rassura en se souvenant que son père entretenait des relations amicales avec les tribus avoisinantes. Cela lui permettait de temps en temps de quitter le fort pour se retrouver seule et savourer la paix de cette nature magnifique.


Elle scruta l’intérieur du bois à la recherche d’un animal sauvage. N’apercevant rien, elle s’approcha doucement de son cheval. À quelques pas de lui, elle entendit soudain un bruit strident qui lui glaça le corps. En se retournant, elle se trouva face à un énorme crotale qui agitait nerveusement sa queue. La jeune femme n’osa plus bouger, comme hypnotisée par le reptile. Elle se mit à réfléchir très vite. Si elle tentait un pas, le serpent la mordrait. S’efforçant de maîtriser sa peur et, avec des gestes très lents, elle réussit à défaire les rênes d’Oki qui, libéré, s’enfuit dans la prairie. Le crotale tourna la tête dans la direction du cheval, mais ne bougea pas. Il regarda à nouveau la jeune femme. Ils s’observèrent, se jaugèrent, évaluant chacun la détermination de l’autre à ne pas céder. Aussi immobile qu’une statue, Emma commença à s’engourdir et la sueur perla à son front. Soudain, une flèche déchira l’air et vint se loger dans la tête du serpent. Elle ne comprit pas tout de suite, mais lorsqu’elle jugea que le crotale était mort, ses jambes se dérobèrent et elle se retrouva assise par terre. Elle observa la flèche un moment sans réagir. Tout d’un coup, elle réalisa que s’il y avait une flèche, il y avait forcément un Indien. Elle se releva d’un bond, voulut prendre la fuite, mais une poigne de fer l'enlaça à la taille par-derrière. Elle sentit dans son dos le corps dur de son assaillant. Elle se débattit furieusement avec les bras et les jambes, mais ne rencontra que du vide. L'étreinte se resserra.


- Lâchez-moi ! Au secours !


Emma cria de plus belle, espérant se faire entendre par quelqu'un du fort. Mais elle arrêta de hurler quand la lame d'un couteau passa devant son visage. Son agresseur la retourna, la bloqua contre un arbre en lui maintenant les poignets de sa main libre. De l'autre, il tenait son arme sous la gorge d'Emma.


Malgré sa frayeur, la jeune femme observa l’homme. C’était bien un Indien : une peau cuivrée, des pommettes saillantes qui encadraient un nez aquilin, des yeux foncés dénotant une expression déterminée, des cheveux longs et noirs dans lesquels pendait une plume d’aigle. Le corps était musclé et puissant, le torse nu. Un collier pendait à son cou et Emma enregistra la présence insolite d’une petite croix en or. Le regard sombre accrocha celui d’Emma et se perdit dans un océan vert. La jeune femme retenait ses pleurs, mais ne put empêcher les larmes de couler sur ses joues. L’homme rangea lentement son couteau dans le fourreau qu’il portait à la taille, et essuya une larme d’un doigt. Le geste surprit Emma par sa douceur. Après tous les récits entendus sur les horreurs perpétrées par ces "sauvages", elle s'attendait plutôt à ce qu'il abuse d'elle ou la tue. Néanmoins, il relâcha son étreinte, recula, et émit un sifflement court. Un cheval bai arriva aussitôt. L'Indien sauta dessus en s'agrippant à la crinière et partit au galop à travers la plaine. Emma ferma les yeux et soupira de soulagement. Elle resta appuyée contre l'arbre, incapable de bouger. En quelques secondes, elle était passée par le plaisir de peindre, l'appréhension devant le serpent, la peur de mourir et le soulagement de se retrouver seule. Elle se sentit mieux, sécha ses larmes et marcha jusqu'à son chevalet. Malgré les couleurs nuancées apportées au tableau, la jeune femme ne le trouva plus aussi beau. Soudain, son regard fut attiré par un mouvement au loin ; elle reconnut l'Indien qui revenait vers le bois. Il stoppa sa monture devant elle et lui tendit les rênes d'Oki. Leurs regards s'accrochèrent encore un long moment, puis l'Indien talonna le bai qui repartit au galop. Emma ne put s'empêcher d'admirer l'homme et l'animal : ils ne faisaient qu'un et l'on pouvait ressentir le plaisir qu'ils éprouvaient à goûter cette liberté dans une course effrénée à travers la plaine. Elle se précipita sur son cahier et en quelques coups de crayon recréa cet instant magique.


Emma finissait de ranger son matériel de peinture dans un sac, lorsqu'elle vit arriver deux soldats. Elle reconnut tout de suite le sergent Charles Brown. La cinquantaine, de taille moyenne, sa physionomie trapue lui donnait un air paternel. L'autre, Jeremy Cooper, venait juste de s'engager dans l'armée. Il avait tout du jeune homme fougueux venu dans le Colorado pour tuer du sauvage. Il était plutôt beau garçon, et son physique de brun aux yeux bleus ne laissait pas les filles du fort indifférentes. Seule, Emma n'était pas attirée par ce Don Juan, ce qui semblait agacer Jeremy.  


- Tout va bien, Mademoiselle ? s'inquiéta le sergent Charles Brown.
- Oui. Pourquoi ?
- Le soldat de garde a vu un Indien. Nous sommes venus aussitôt, craignant que vous ne soyez agressée.
- Je ne l'ai pas été. Au contraire, cet homme m'a sauvé la vie.


Emma remarqua le regard échangé entre les deux hommes, se demandant si elle n’était pas devenue folle.
- Il a tué le crotale qui me menaçait et a ramené mon cheval, expliqua-t-elle patiemment.
En parlant, Emma montra du doigt le serpent percé d'une flèche.


- Il vaut mieux rentrer tout de suite, dit le sergent Brown.
Emma sentit l'inquiétude dans sa voix, ce qui l'étonna.


- Pourquoi cette anxiété ? L'attitude de cet Indien confirme les bonnes relations que nous avons avec eux.
- C'est vrai, Mademoiselle. Mais je préfère ne prendre aucun risque.
Emma finit de ranger ses affaires et regagna le fort suivie par les deux militaires.